De l’art contemporain en milieu rural. Tout le texte

De l'art contemporain en milieu rural

D’abord quelques postulats :

1 : La culture peut être un vecteur important de développement local et de réduction des inégalités, en particulier en milieu rural.
2 : La démocratisation de l’accès à l’art est un enjeu individuel mais aussi collectif, sur l’ensemble d’un territoire « républicain ».
3 : C’est à partir du cœur des territoires qu’une telle ambition peut prendre corps.
4: Confronté aux identités locales, l’art est susceptible de « concerner » les habitants sans pour autant verser dans la démagogie, le  passéisme et le patrimoine nostalgique.
5 : L’art contemporain peut en être vecteur : Il explore de nouveaux et passionnants champs d’investigation, de nouvelles démarches et de nouveaux outils, qui offrent à notre sensibilité et à notre intelligence de fortes perspectives.

Voilà pour les postulats.

Ensuite, chassons quelques idées reçues :
1 :L’art contemporain serait essentiellement adapté aux publics urbains : preuve en est l’existence de structures d’art contemporain dans les villes, fréquentées par des spectateurs souvent  passionnés…

Une simple approche statistique : Prenons la population globale d’une ville, calculons le pourcentage de publics ayant comme pratique culturelle régulière l’art contemporain… Prenons ensuite la population globale d’un bourg ou d’un village « rural ». Faisons le même calcul : sommes nous vraiment surs que les urbains soient plus nombreux que les ruraux ? Effet trompeur démographique où grâce au nombre potentiel des habitants de métropoles, on trouvera toujours quelques personnes dans les centres d’art contemporain situés dans les villes.

Autre idée reçue : inscrire des projets d’art contemporain en milieu rural serait plus difficile. La réception des publics serait différente…  Bref : Les ruraux seraient des ploucs , les urbains plus cultivés…
L’effet plouc… Mais qui traite qui de plouc ?  De quelle époque vient donc cette image récurrente d’une ruralité arriérée ? Qu’en est-il du phénomène des rurbains ? Là encore, l’effet trompeur démographique : dans un village de 200 habitants on trouvera 2 personnes plutôt sensibilisées à l’art actuel. Ridicule, désespérant ?  Dans une ville de 50 000 habitants on en trouvera 500 … Formidable ? Somme toute, cela ne fait toujours que 1% de la population…
Certes, avec ces 500 personnes potentielles, il est plus facile de répondre à cette communauté d’intérêt qu’avec deux personnes.  Mais somme toute, la problématique de développement culturel est la même. Elle apparait seulement avec un peu plus d’acuité et difficulté en milieu rural.

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Une idée reçue supplémentaire

 L’art contemporain en milieu rural devrait surtout s’attacher aux rapports avec le paysage et la nature.
Le paysage et la nature… Ce sont là les sujets récurrents qu’il conviendrait « absolument » d’aborder en milieu rural.  N’est-ce pas là une vision urbanocentriste ? une projection de besoins d’habitants de métropoles en mal d’espace et de dépaysement rural ?

Les ruraux ne seraient pas concernés par les problématiques de tous ? Allons donc !  … L’image du plouc à nouveau n’est pas loin…

Encore une idée reçue …
Une culture de seconde zone suffirait en milieu rural. Qu’il existe un tant soit peu une proposition culturelle dans nos campagnes est déjà formidable, qu’elle soit de la même qualité qu’en ville, n’y pensons pas !
Comment accepter que dans un cadre démocratique d’égalité territoriale, on accepte une culture à deux vitesses ? La meilleure dans les centres ville … et le reste en campagne (ou dans les quartiers périphériques).

Où qu’il habite, chaque citoyen est en capacité et en droit d’accéder à l’art de son temps avec la meilleure qualité de production possible.

Une inégalité flagrante.
S’il y a une inégalité flagrante, ç’est bien celle du maillage culturel du territoire rural en matière d’équipements culturels et de projets artistiques. Maire d’une grande ville, il est plus simple de décider de faire un peu pour favoriser la présence de l’art actuel. 500 personnes comme base, ce n’est déjà pas si mal… 

Maire d’un village, il est beaucoup plus difficile d’y inscrire ce type de démarche... Deux personnes pour démarrer, c’est une base au demeurant bien fragile, en particulier lorsque la proximité avec l’électeur est si prégnante… 

Les publics éloignés des pôles culturels urbains ont donc encore moins l’occasion de se confronter à l’art de leur temps. Aux facteurs d’inégalités sociales traversant l’ensemble des populations urbaines et rurales, se rajoutent en l’occurrence les facteurs d’inégalités géographiques rurales. 

Agir ?
Agir en milieu rural ne consiste donc pas seulement à agrandir géographiquement la présence culturelle.
Que ce soit dans nos métropoles ou dans nos espaces ruraux, on sait qu’il ne suffit pas de créer un équipement culturel pour qu’il soit fréquenté par toutes les strates sociales. Un accompagnement résolu est nécessaire et il convient d’inventer des actions volontaristes de partage et de médiation pour progresser en ce sens. 
Ainsi, au-delà d'une volonté d'élargissement géographique des publics, il est  tout aussi indispensable d'élargir la constitution même des publics ici ou là : car celle ci évolue peu : il s'agit encore, on le sait, des couches plutôt aisées de notre société, que ce soit dans les villes ou dans les campagnes.
On ne peut donc pas se contenter d'aller simplement plus loin dans les campagnes sans chercher aussi à aller plus profondément dans la diversité de leur tissu social.

La question posée est celle-ci : Comment, la culture, l’art et en particulier l’art contemporain peuvent ils intervenir au sein d’un bassin de vie. Comment une œuvre peut-elle apporter interrogation, révélation, enrichissement, connaissance, interaction entre patrimoine et vision contemporaine, entre identités locales et problématiques universelles.

Pour ce faire,  il convient d’engager un travail de sensibilisation et de prendre en considération les difficultés (légitimes) rencontrées fréquemment par le spectateur. Il ne s’agit donc pas de condescendre à vulgariser et à expliquer, mais plutôt de prendre le public où il en est, sans jugement de valeur (mais sans démagogie non plus), et de l’accompagner sur un chemin où il pourra voir ses difficultés reconnues et éclairées.

Et cela dit en passant, vaut pour les villes ou les villages !

Participer au développement culturel rural en rapprochant l’art des populations, dans un souci de qualité artistique et en engageant une démarche de médiation appropriée pour tous les publics, tel est donc l’enjeu !

C’est là probablement que les collectivités nationales, régionales et départementales ont un rôle essentiel à tenir, en soutien croisé aux initiatives locales municipales et associatives, (voire individuelles) pour que l’action culturelle y existe et y propose un niveau de qualité équivalent aux grands sites urbains.

© Alain Livache

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